"Lucifer existe... Je l'ai rencontré"

Dans les années 1910, Henri Louatron est invité à une séance d'appel d'un "Esprit de Lumière". D'un naturel sceptique, il précise toutefois à son interlocuteur qu'il fait "sans doute partie d'un petit cercle de mystificateurs ou de mystifiés comme il s'en rencontre tant". Louatron relève malgré tout l'invitation, et se rend à cette messe noire effectuée en plein coeur de Paris, à une adresse qu'il ne nous précise pas (ayant promis aux organisateurs de cette "messe" de ne rien divulguer de la position précise du lieu). Suite à la séance, il croit profondément que tout ce qu'il a vu est réel et non truqué, ayant lui-même "minutieusement examiné l'appartement". L'intérêt de son témoignage est qu'il nous le livre de manière quasi-scientifique, dans un petit livret publié à très peu d'exemplaires, A la messe noire ou le luciférisme existe. Mais le témoignage lui-même a-t-il été inventé de toutes pièces par Louatron, ou bien ce dernier a-t-il réellement vécu cette expérience de messe noire ?

Les lieux sont très précisément décrits, un plan de la "chapelle" est dressé, les faits et gestes des personnes présentes et l'apparition sont retranscrits le plus fidèlement possible.

"Par une double porte, capitonnée de moleskine, nous pénétrâmes dans une pièce carrelée, aux murs blancs à encadrements rouges, et que les habitués appellent "la chapelle"". C'est ainsi que Louatron entre dans les lieux. Plus loin, il nous fournit une description méthodique de la "chapelle" et de son mobilier.

"La chapelle devait avoir six mètres sur huit. Voici de quoi se composait son mobilier : 

Par terre, un grand tapis de linoléum rouge semé d'étoiles blanches, recouvrait un carrelage passé au chromo et ciré. Deux bancs à dossier bas, placés à droite, l'un derrière l'autre, et dont la longueur était calculée pour que six personnes pussent s'asseoir, côte à côte, sur chacun d'eux, sans être serrées ; deux coussins en tapisserie, de même longueur, devant chaque banc, pour s'agenouiller. Un bâti parallélipipédique en bois de 1 m. 80 de haut sur 1 m. 40 de long et 1. m. 10 de large et dont la base, presque carrée par conséquent, était fermée par une épaisse planche de cette forme que supportaient les quatre pieds, à 0 m. 20 au-dessus du sol, bâti composé, outre ses montants, de cinq châssis : quatre pour les côtés et un pour la couverture, clos en toile métallique soigneusement pointée près à près, ce qui en faisait une cage. Cette cage était placée à trois mètres devant les assistants, à gauche. Un autel érigé sur un palier de trois marches, à deux mètres des assistants également, mais à droite. Un grand réflecteur éblouissant, en aluminium, pendu au mur, derrière l'autel et au-dessus. Une lampe de très fort calibre (bec de 20 lignes), allumée, muni d'un réflecteur plus petit, plus concave et plus brillant encore que le précédent, était accrochée au mur, à l'opposite, juste vis-à-vis du grand réflecteur de l'autel, de façon que le faisceau des rayons lumineux de la lampe convergeât bien vers le foyer de ce dernier miroir. Entre cette lampe et l'autel, à deux mètres de la marche inférieure, et à deux mètres devant les assistants, un brûle-parfums en bronze oriental, monté sur trois pieds de même métal, guillochés et ciselés avec une extrême sobriété, et hauts de 70 centimètres. Enfin, au fond de la pièce, derrière le brûle-parfums, adossée au mur et faisant face aux spectateurs, une statue de marbre blanc posée sur un piédestal, représentant un bel ange ailé, de la taille d'un homme, peint couleur de carnation, au front orné d'une grosse étoile resplendissante, la main gauche élevée tenant une torche, et la droite, pendante, portant un cercle et un triangle du contour desquels s'échappaient des rayons lumineux. Entre l'autel et la statue une grande croix de bois peinte en noir, de 1 m. 20 de long, sur laquelle était cloué un Christ en fer émaillé blanc, jonchait le sol, le pied tourné vers l'autel. A côté de la statue, suspendu au mur, un cartel. Sur le tabernacle de l'autel se retrouvait une autre belle, grande et étincelante étoile qui, émergeant en fleuron du faîte du fronton, appelait tout de suite les regards. De chaque côté du tabernacle un grand vase de style hindou contenant un bouquet de jusquiame, de stramoine et de mandragore mêlées, venues du midi. 

Sur le panneau en face de l'autel était appliqué, au milieu, en relief, un pentagramme doré d'où jaillissait des rayons rutilants. Au centre du plafond qui était cintré en coupole, à une hauteur de trois mètres, un grand trou conique dont la base mesurait trois mètres de pourtour environ, et l'orifice supérieur, par où devait s'en aller la fumée des parfums, trente centimètres."

Chapelle

Plan de la chapelle

Par cette description de la chapelle, on le voit, il y a là un agencement particulier, sans doute destiné à "éblouir" les fidèles : parfums diffusés dans l'air, plantes "magiques" telle que mandragore, autel comme dans une église, statue du "dieu", enfin lampe et réflecteurs éblouissant littéralement les participants. Et à peine entrés, la cérémonie commence. Les fidèles s'agenouillent, se prosternent devant la statue, pendant qu'une "jeune et jolie femme" entre dans la cage, après avoir alimenté le brûle-parfums de bois aromatique - vétyver et patchouli, croit Henri Louatron. La cage est ensuite fermée à clé, et cette clé remise à un autre assistant qui la place dans sa poche. Un ami de Louatron, accompagné du domestique,"déroulèrent ensuite deux filets qu'ils commencèrent par passer successivement sous la cage, en les entre-croisant l'un par-dessous l'autre, entre les pieds, et dont, les relevant, ils enveloppèrent minutieusement chaque panneau de toile métallique et chaque montant ; après quoi ils apposèrent des scellés, employant pour cette opération un grand cachet qu'un de mes voisins (1) avait apporté ; enfin ils prirent deux épaisses feuilles de zinc, larges l'une d'un mètre et l'autre de 1 m. 30, longues toutes deux de 1 m. 50, qui étaient couchées sur le côté, l'une recouvrant l'autre, le long du mur, derrière la loge grillagée, et qui étaient munies d'une poignée à chaque bout ; et ils les glissèrent sous ladite cage, les croisant l'une sur l'autre, pour détruire tout soupçon de trappe dans le plancher".

La jeune femme enfermée se mit ensuite à jouer du violon, pendant qu' "une colonne de fumée blanche, à senteur suave, s'élevait du brûle-parfums vers l'orifice conique du plafond".

Musique, parfum, lumière... Autant d'ingrédients susceptibles de conditionner les participants, de leur faire "perdre les sens" pour les amener à croire à l'apparition à venir...

Les fidèles, guidés par un prêtre, récitent ensuite différentes prières. Puis le prêtre piétine avec rage le grand crucifix étendu au sol. Différents gestes se succèdent, entre l'autel et la cage, puis "le célébrant prit de la main gauche sur le côté droit de l'autel, un petit livre relié en cuir rouge avec encadrement noir gaufré sur chaque plat de la couverture, et, de la main droite, une baguette de cyprès longue d'un mètre, comptant paraît-il, sept noeuds, et ceinte de trois larges bagues espacées de 30 centimètres, une d'or, une d'argent et l'autre rouge feu à reflets de flamme". Le prêtre frappe ensuite "deux fois les pieds de l'ange en marbre peint, de sa baguette, articulant avec force : "Aum ! Schem Hamphorasch !". Il se retourne alors vers le brûle-parfums, y plaçant l'extrémité de sa baguette, en invoquant par trois fois le "Dieu de Lumière".

A ce moment, Louatron se dit "glacé d'effroi" par cette invocation. Sans doute est-il alors, comme le reste de l'assistance, parfaitement endoctriné pour ce qui va suivre...

Au bout de quelques minutes d'attente durant lesquelles la jeune femme-médium se met à gémir et à se tordre dans sa cage, une "bourrasque" souffle dans la pièce, "menaçant d'éteindre la lampe". "Le plancher d'où elle semblait surgir, fut secoué par une sorte de tremblement de terre ; des éclairs sillonnèrent le plafond ; la vapeur des parfums en combustion s'épaissit d'une façon extraordinaire et, sous le faisceau conique des rayons de lumière de la lampe réverbérés par le réflecteur de l'autel, prit graduellement la forme de l'Être représenté par la statue."

Epaississement des fumées et apparition de "l'Être" dans l'aveuglement des lumières... On a là toute la bonne recette d'un tour de prestidigitation.

Le prêtre lance alors une "poésie baudelairienne légèrement modifiée", en guise de prière au "dieu incarné". L'Être descend ensuite du trépied de bronze "avec une légèreté d'oiseau et apparut suffisamment matérialisé pour que chacun put le toucher", ce que fit aussi Louatron afin de s'assurer de la "réalité objective" de l'apparition. A ce moment, pour Henri Louatron, aucun doute, il est "en présence d'un mystérieux incarné nu et insexué, ailé de pennes blanches dont les extrémités semblaient légèrement maculées d'éclaboussures de boue." Il précise encore que "Le visage, les mains et les pieds du nouveau venu étaient flous". Ce dernier point ne pourrait-il s'expliquer par la fumée ambiante ?

Louatron parle aussi de "crépitements", et d'une "lumière éblouissante semblable à la lumière oxhydrique ou à celle d'un feu de bengale d'une blancheur nacrée", auréolant le corps de l'Être. Il parle encore de "décharges électriques semblables à celle d'une bouteille de Leyde".

Puis, après que la braise du brûle-parfums se soit éteinte, "L'Ange, dont la périphérie resta phosphorescente, se trouva vêtu d'une longue tunique blanche bordée d'un ruban rouge et qui lui tombait jusque sur les pieds et d'une toge couleur de safran brochée d'or".

L'Ange-Lucifer se met ensuite à marcher, allant de la cage du médium aux assistants. S'ensuit un long échange entre lui et les fidèles, durant lequel "les scellés apposés sur la cage disparurent, subitement volatilisés". De même, les filets qui entouraient la cage "tombèrent à terre", et la serrure "s'ouvrit sans que personne n'y eût touché", libérant la femme-médium.

Le moment de la disparition de l'Ange-Lucifer semble encore plus spectaculaire que celui de son apparition. L'Être s'envole vers l'ouverture du plafond "autour de laquelle il plana d'abord, horizontal, puis vola, tournoyant, descendant, remontant, s'efforçant en vain de s'envoler par cet orifice avec de violents et bruyants battements d'ailes qui renversèrent le trépied brûle-parfums et qui faillirent souffleter la statue et nous frapper au visage".

Mais ensuite, l'Ange descend, "paraissant lutter contre la loi de pesanteur". Arrivé au sol, il s'y recroqueville, et disparaît dans "un gros globe de fumée très épaisse, fort noire tout d'abord et d'où sortaient des petites gerbes de feu, puis grise, puis blanche, au fur et à mesure qu'elle se raréfiait". Et l'Être "disparut ainsi sous l'aspect d'une boule vaporeuse, dans le carrelage, à travers le linoléum, près du brûle-parfums".

L'assistance est ensuite agitée de spasmes qui la font se rouler à terre. Louatron ressent ensuite "une sorte de tristesse, d'ennui de vivre, de sensation de vide, de besoin d'un au-delà plus heureux", qui lui suggèrent "des idées de suicide". Ainsi, il ressort de cette expérience convaincu, mais vidé.

Et lorsque la maîtresse de maison lui pose la question de sa conversion à la nouvelle religion, Louatron se sort habilement du mauvais pas par une pirouette, se promettant en lui-même "de ne jamais remettre les pieds dans ce foyer d'égarement et de monstrueux paradoxe". Curieux, il demande si "l'Esprit de Lumière" a d'autres chapelles en France. Vrais ou fausses, Mme Z. accepte de lui donner ces informations : "Il y en a sept en France, dont quatre à Paris, deux sur la rive droite (une dans le XVIIIe) et deux sur la rive gauche, et une à Lyon (à la Croix-Rousse). Chacune des sept chapelles réunit treize fidèles. Puis elle cite une liste de chapelles de Lucifer dans le monde.

Chose curieuse, la conversation se termine sur des considérations politiques... anti-royalistes et anti-impériales, et pro-républicaines ! Plus étonnant encore : Lucifer lui-même, dans ses échanges avec les participants, eût des propos tels que "Louange à la République" ! Il ressort donc du texte un fort positionnement politique, auquel on ne s'attendrait pas dans le cadre d'une messe noire. La Révolution s'était retournée contre l'Eglise ; le témoignage de Louatron laisse percevoir qu'un petit groupe d'individus se serait alors tournés à l'extrême, vers un autre "dieu", Lucifer, cherchant à lier celui-ci à la République Française ! Bien évidemment, même en supposant que ce fut le cas, leur funeste projet aura fort heureusement échoué !

Quant à l'expérience elle-même, vécue par Louatron, tout n'est pas explicable à la première lecture du document, et au premier abord. Mais, nous l'avons vu, à l'étude du texte des pistes apparaissent : conditionnement collectif de l'assistance, prestidigitation... La présence de la lampe couplée aux réflecteurs, ainsi que les effets de fumées, vont dans le sens de quelques illusions d'optique. Quant à l'ouverture au plafond décrite par Louatron, et que ce dernier suppose servir à l'évacuation des vapeurs du brûle-parfums, on peut se demander si elle n'a pas plutôt une autre fonction. C'est par là que l'Ange-Lucifer tente de s'échapper (sans y parvenir), et c'est sous cette ouverture, au sol, qu'il disparaît. C'est aussi à cet endroit, d'ailleurs, qu'il apparut... Cette ouverture ne pourrait-elle cacher quelques fils, destinés à laisser croire à la légèreté et à l'envol de l'Ange ? Ne pourrait-elle participer elle-même, par quelques dispositifs y étant dissimulés, à d'éventuels effets d'optique ? Par ailleurs, il faut souligner que c'est sous cette ouverture, et entre les deux réflecteurs, que Lucifer "allait et venait" (voir ci-dessus, plan de la chapelle). Le rôle de ce triple dispositif semble donc avoir son importance dans l'apparition et les mouvements effectués par l'apparition.

Ce qui étonne aussi, c'est cette description précise des lieux par Louatron, et ce plan de la chapelle qu"il dresse, mesures à l'appui, alors qu'il semble ne pas avoir eu le temps d'analyser et de mesurer l'ensemble de la pièce ; en effet, dès qu'il y entre, accompagné des fidèles, il est entraîné dans la cérémonie, et il quitte les lieux en étant très perturbé à la fin. Louatron nous fournit aussi de grands extraits de conversations entre les fidèles et l'Ange, et les paroles des prières avec, semble-t-il, grande précision. A quel moment a-t-il eu ses informations ? S'est-il basé uniquement sur sa capacité d'observation pour retranscrire agencement, mobilier et mesures ? C'est bien ce qu'il semble puisqu'il dit, concernant les dimensions de la chapelle, qu'elle "devait avoir six mètres sur huit." Cela n'explique pas comment il a pu redonner le texte des prières. Son ami lui a-t-il fourni ces informations par la suite ? Louatron n'en dit rien. Ces détails permettent de penser qu'en définitive, cette aventure pourrait avoir été inventée d'un bout à l'autre, la messe noire décrite n'ayant en fait jamais eu lieu.

Toutefois, il reste la possibilité d'une belle et grande manipulation à base de tours de prestidigitation. Une reconstitution à partir du document laissé par Louatron, avec l'aide de quelques spécialistes de l'illusion et de la prestidigitation, permettrait peut-être de lever définitivement le voile de cette vaste mystification. Nous lançons le défi ! Avis aux amateurs.

(1) Voisin de Henri Louatron.

Lucifer