Un espace souterrain oublié

Première partie

La trame du roman de Umberto Eco, Le pendule de Foucault - dont un extrait peut être lu sur La Rose rouge -, tourne autour d'un parchemin découvert dans une salle souterraine de la cité médiévale de Provins (Seine-et-Marne). Fait peu connu des lecteurs de ce roman, l'exploration des souterrains de la Grange aux Dîmes et la découverte de la salle souterraine décrites par Umberto Eco se basent sur des faits réels ayant eu lieu à la fin du XIXe siècle (1). Seuls les noms et lieux d'habitation des protagonistes ont été changés dans le roman : Camille Laforgue de Tours au lieu de Camille Lemarquis (2) de Nancy et Edouard Ingolf de Pétersbourg au lieu de Edouard Thiévard de Moscou.

Le récit de cette exploration se trouve dans deux numéros du journal Le Briard, en dates des 17 et 20 juillet 1894. Voici ci-dessous la reproduction du premier.

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Photographie de Albert Boitier tirée de Provins, par Jean Beurdeley, éditions Jacques Haumont, 1931

L'exploration des souterrains qui existent à Provins, sous toute l'étendue de la Ville-Haute, ménage toujours des surprises à ceux qui osent l'entreprendre.

C'est ainsi que, tout dernièrement, deux soldats du 7ème régiment de dragons, les cavaliers Camille Lemarquis de Nancy, et Edouard Thiévard de Moscou (Russie), qui visitaient la Grange-aux-Dîmes, en compagnie du gardien, M. Eugène Versault, ont fait une découverte des plus inattendue et qui est extrêmement intéressante.

Etant descendus dans le caveau situé au-dessous de la grande salle souterraine qui forme le deuxième étage de construction connu existant sous le monument, le gardien, selon son habitude lorsqu'il guide les visiteurs, fit sonner le sol en le frappant du talon de son soulier.

L'écho sonore répercuta sous la voûte, indiquant clairement qu'on se trouvait sur d'autres voûtes et que des parties vides existaient encore plus bas. L'idée vint aux dragons de vouloir quand même aller plus loin. Le cicérone Eugène Versault partagea leur avis.

Tous trois animés du même esprit de curiosité, tous trois agiles, jeunes et surtout très résolus, ne reculant devant aucun obstacle, se munirent de lumières et de cordes et s'enfoncèrent dans les galeries, rampant à plat ventre, s'aidant des coudes et des genoux, pour s'introduire dans les couloirs taillés dans le roc et en partie obstrués par des éboulis et des décombres.

Arrivés dans une excavation voûtée, présentant un réduit d'environ trois mètres qu'ils déblayèrent à la pelle et à la pioche, le succès vint couronner leur entreprise ; ils découvrirent, dans un des angles de ce réduit, une sorte de cheminée ou de puits carré et maçonné en moellons, comme le sont du reste toutes les parties de l'édifice.

Une pierre fut attachée à une corde et on la laissa filer dans ce puits pour en sonder la profondeur. La pierre s'arrêta à 11 mètres, c'était une indication précise.

Comme les explorateurs n'avaient de cordages (3) avec eux pour tenter la descente, ils revinrent sur leur pas, mais décidés à reprendre un autre jour leurs investigations.

En effet, le dimanche suivant, bien équipés et bien outillés cette fois, ils recommencèrent leur exploration. Tandis que M. Eugène Versault et le dragon Camille Lamarque tenaient solidement une corde à noeuds, longue de 12 mètres, l'autre soldat, le russe Edouard Thiévard, s'y accrochant, descendit dans le puits qui est carré et maçonné du haut en bas et d'une largeur de 50 cm seulement sur tous les côtés.

Une fois au fond, on lui descendit de la lumière et il put voir alors l'endroit où il se trouvait. Il était dans une grande chambre à parois unies, intérieurement bâtie en pierres, présentant environ un espace de 10 mètres sur chaque face et haut d'environ 5 mètres avec une voûte en ogive.

Les trois explorateurs descendirent tour à tour visiter cette salle où il est probable que depuis plusieurs siècles, aucun mortel n'avait mis les pieds. Les dimensions ci-dessus ont parues exactes à tous trois ; ce sont eux-mêmes qui nous l'ont répété de vive voix et nous le rapportons d'après leurs dires.

Informés de leur découverte, nous avons, lundi soir, 9 juillet, en compagnie d'Eugène Versault, rampé à plat ventre dans les galeries jusqu'à l'orifice du trou de 11 mètres, mais nous avouons humblement que les aptitudes de ramoneur pour se maintenir par les coudes et les genoux contre les parois nous manquaient et peut-être la hardiesse, nous ne sommes pas descendus au fond, nous nous sommes assurés de visu des dimensions de cette salle qui formait le troisième étage souterrain, à 25 ou 30 mètres au-dessous du sol de la rue Saint-Jean.

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Photographie de Albert Boitier tirée de Provins, par Jean Beurdeley, éditions Jacques Haumont, 1931. A droite, l'entrée du réseau souterrain

Dans les années 1930 ou 1940, Georges Pagot essaya de retrouver l'endroit exploré par les deux dragons et le gardien de la Grange aux Dîmes, sans succès.

"...une visite des lieux ne m'a pas permis de trouver trace du passage dont il s'agit. Est-ce par suite d'éboulements ou rebouchage ? Nul ne le sait aujourd'hui.", écrit-il (4).

En 1978, le C.R.E.P.S. (5) tenta à son tour, toujours sans succès, de retrouver cet espace souterrain.

Il est toutefois probable que cet espace souterrain existe vraiment, mais qu'un ou plusieurs effondrements en ait condamné l'accès (les souterrains de la Grange aux Dîmes sont vraisemblablement des souterrains de carrière et l'ensemble présente un aspect assez désordonné, d'où de forts risques d'éboulement).

Concernant cette découverte à la Grange aux Dîmes, nous publierons prochainement l'article du Briard n° 55, 20 juillet 1894.

A suivre...

(1) La découverte du parchemin fait quant à elle partie de la trame imaginaire du roman.

(2) Camille Lamarque dans un autre passage du récit, suite à une erreur.

(3) Ce passage peut paraître contradictoire avec le paragraphe précédent, ainsi qu'avec le paragraphe où il est dit qu'ils "se munirent de lumières et de cordes". Mais sans doute la corde ayant servie à descendre la pierre n'était pas d'une solidité suffisante pour soutenir le poids d'un corps humain. Et si les explorateurs avaient d'autres cordes, peut-être avaient-elles déjà été utilisées en amont du réseau.

(4) Bulletin de la Société d'Histoire et d'Archéologie de l'Arrondissement de Provins, année 1978, p. 68.

(5) Op. cit., p. 69. C.R.E.P.S. : Cercle de Recherche et d'Etudes du Provins Souterrain.