Photographier la voix humaine
En 1913, un appareil étonnant permettant de photographier la voix humaine était présenté par le docteur Marage (1). Certes des dispositifs existaient déjà qui offraient la possibilité d'inscrire une voix d'une manière ou d'une autre. Le tambour de Marey traçait sur une feuille de papier recouverte de noir de fumée les vibrations du son amplifiés à l'aide d'un levier. Le phonographe, par le biais d'un style rigide, gravait plus ou moins profondément les sons dans un cylindre de cire, et ces sons étaient alors reproductibles. Et la capsule manométrique de Koenig donnait une image du son en transmettant le mouvement d'une lame de caoutchouc à une flamme d'acétylène que l'on photographiait. Mais selon le docteur Marage, tous ces procédés étaient causes d'erreurs, et notamment le système du levier. Aussi inventa-t-il un nouveau procédé, plus perfectionné et qui, selon ses dires, permettait comme le phonographe la reproductibilité des sons, c'est-à-dire que le processus son → image était réversible en image → son.
L'appareil à photographier la voix du docteur Marage transmettait les mouvements de la surface vibrante à un petit miroir dont le poids correspondait à celui de la chaîne des osselets d'une oreille humaine (8 centigrammes). Un rayon lumineux produit par une source électrique venait frapper le miroir et était réfléchi en direction d'une bande de papier photographique se déroulant en continu. Le développement de la surface sensible, se faisant dans la foulée en passant successivement d'un bain de développement à un bain de fixage, était disponible quasiment de suite et l'on pouvait voir en image la voix humaine, représentée sous la forme d'une "ligne noire, sinueuse et très fine". Pour retranscrire cette image en sons - permettant ainsi la réversibilité du processus -, il fallait, selon l'inventeur, découper la courbe sur le papier en suivant précisément les "dents de scie" irrégulières. "Si on fait passer ces sinuosités devant une fente mince à travers laquelle s'échappe un courant d'air, l'air sortira entre chaque dent ; mais, comme les dents sont irrégulières, il sortira irrégulièrement". Les phrases enregistrées sur le papier étaient alors assez justes pour que l'on puisse les reconnaître à l'oreille.
Le docteur Marage voyait de nombreuses applications possibles de son invention :
- Pour les professeurs de chant et de diction.
- Dans le domaine de la médecine, l'appareil faisant apparaître les progrès de la voix avant et après
traitement.
- Pour les collectionneurs - et les musicologues -, afin de vérifier l'authenticité d'un instrument de musique ancien. Dans ce cas, la photographie des notes émises par l'instrument doit correspondre à la gamme de la même époque et du même pays : des flûtes découvertes en Amérique dans un tombeau précolombien ont ainsi été reconnues comme des faux fabriqués peu de temps avant analyse, d'après le docteur.
- Enfin, le docteur Marage voit une application des plus drôles : pour les journalistes poursuivis en justice après avoir critiqué la voix d'un chanteur, l'appareil étant censé déceler si l'artiste chante juste ou non.
A la suite de cette invention et en perfectionnant celle-ci, le docteur pense déjà à une application de répondeur téléphonique car, dit-il au sujet d'un coup de téléphone en absence, "si nous avions eu soin en partant de faire communiquer la membrane du récepteur avec le petit miroir et si la sonnerie d'appel avait déclenché l'appareil de photographie, nous aurions trouvé à notre retour une bande plus ou moins longue sur laquelle aurait été inscrite toute la communication". Le problème aurait été ensuite de retranscrire la communication en sons de manière correcte et compréhensible, la bande obtenue étant une retranscription complexe de sons émis par le téléphone.
Quoi qu'il en soit, l'ingénieux appareil du docteur Marage ne semble pas avoir eu un brillant avenir, alors que son inventeur le voyait déjà détrôner le phonographe lui-même. Il est rapidement tombé dans l'oubli et personne n'en parle plus aujourd'hui, près de cent ans plus tard. Peut-être un coût élevé pour une éventuelle exploitation industrielle, ou bien quelques imperfections apparues au fil des expériences, donnèrent un coup fatal à cet appareil de photographie de la voix humaine ? Il convient tout de même de saluer le travail et l'inventivité du docteur Marage, qui construisit un appareil d'une belle facture et tout à fait fonctionnel.
(1) La Science et la Vie n° 8, novembre 1913
Toximètre Guasco - Ingéniosité des anciens
Monoxyde de carbone : le toximètre Guasco
Chaque hiver, les pouvoirs publics alertent la population sur les dangers du monoxyde de carbone, gaz mortel, incolore et inodore, issu d'une mauvaise combustion des combustibles organiques (bois, charbon, fuel, essence, pétrole, gaz naturel, butane, propane...). Et chaque année, malgré ces avertissements, amène son lot de décès par intoxication.
Dans de bonnes conditions d'oxygénation, le carbone en combustion dégage du dioxyde de carbone (CO²), gaz peu dangereux. Mais, dès que l'air - le comburant - fait défaut, la combustion donne alors du monoxyde de carbone (CO). Maux de têtes et vertiges s'ensuivent, au mieux. Au pire, le monoxyde de carbone réagit avec l'hémoglobine pour former la carboxyhémoglobine (HbCO) ; l'hémoglobine se trouve alors dans l'incapacité de fixer et de transporter l'oxygène comme elle le fait normalement, d'où la conséquence d'une mort rapide des personnes mises en présence de ce gaz.![]()
En 1913 déjà, les pouvoirs publics donnaient l'alarme concernant ces risques d'intoxication. Un ingénieur, M. Guasco, inventa alors un appareil permettant de déceler efficacement la présence de monoxyde de carbone dans l'air, pouvant ainsi éviter de nombreux décès.
Le toximètre Guasco se présente sous la forme d'un tube en U, terminé à chacune de ses extrémités par une boule (il s'agit en fait d'un thermomètre différentiel à gaz de Leslie). L'une des boules est recouverte à sa surface d'une mousse de platine (boule de droite sur le dessin). Cette mousse de platine a pour particularité d'absorber le monoxyde de carbone présent dans l'air, provoquant ainsi un dégagement de chaleur. L'équilibre thermique entre les deux ampoules s'en trouve alors rompu, et le liquide coloré, présent dans le tube en U, se déplace en sens contraire de part et d'autre des branches du tube. Une simple lecture visuelle du thermomètre permet ainsi de déceler si la pièce se trouve chargée en gaz toxique. Un modèle plus élaboré du toximètre Guasco employait du mercure à la place du simple liquide coloré. Un avertisseur sonore ou lumineux (ou les deux) était mis en action dès que le mercure atteignait un contact de platine.
Le toximètre Guasco existait en trois modèles différents :
1) Petit modèle d'appartement (18 fr. en 1913).
2) Grand modèle pour architectes, usines, industries du gaz, etc (30 fr. en 1913).
3) Modèle avertisseur avec installation électrique complète (55 fr. en 1913).
En 2009, près de cent plus tard, le monoxyde de carbone fait encore de nombreuses victimes. On se demande bien pourquoi, puisque la technologie permet depuis longtemps de déceler la présence de ce gaz mortel dans l'air ambiant. Y aura-t-il un nouveau Guasco pour lancer sur le marché le toximètre du XXIème siècle ? Rien n'est moins sûr...
Sources : La Science et la Vie, tome III, n° 9, décembre 1913 ; http://www.futura-sciences.com/fr/definition/t/vie/d/monoxyde-de-carbone_4011/



